Jean-Philippe Vincent : «Un parti conservateur en France ? Oui, c’est possible !»

Ecrit par Sens Commun sur . Publié dans Dans la presse

TRIBUNE – Même dans notre pays, le conservatisme peut devenir la doctrine assumée d’un grand parti de droite, pourvu que disparaissent enfin les idées reçues qui entourent ce mot très noble, plaide l’essayiste*.

Le mouvement Sens commun a décidé d’adopter une ligne politique conservatrice. C’est une évolution qui peut contribuer à faire sortir le conservatisme politique de l’ostracisme dans lequel il était maintenu depuis plus de cent ans. Mais il y a une différence considérable entre le fait de reconnaître le conservatisme comme une doctrine politique qui compte et son émergence comme un élément partisan permettant de structurer le débat politique. Existe-t-il un véritable espace politique en France aujourd’hui pour un parti qui se dirait conservateur?

La conjoncture politique dans notre pays est, à la vérité, assez favorable à l’émergence d’un tel parti. Emmanuel Macron est résolument un progressiste et s’affiche comme tel. Or l’opposant naturel d’un progressiste n’est ni un populiste, ni un nationaliste, ni un extrémiste, mais un conservateur. Du moins si les mots ont un sens. Politiquement, donc, les difficultés actuelles des progressistes au pouvoir devraient servir le camp conservateur.

Pour autant, la constitution d’un pôle conservateur dynamique et conquérant n’est pas acquise. Certes, le tabou intellectuel qui entourait jusqu’à peu le conservatisme est tombé suite à la publication, en un court espace de temps, de livres d’auteurs français ou étrangers (on pense à ceux de Roger Scruton) explicitant le conservatisme. En outre, ces ouvrages ont rencontré un réel succès auprès du public français.

D’autre part, il existe un potentiel d’électeurs conservateurs que l’on peut considérer comme substantiel. Au premier tour de la présidentielle de 2017 et alors qu’il était au sommet du discrédit, François Fillon a malgré tout rassemblé sur son nom près de 20 % des votants. Ces électeurs n’étaient peut-être pas tous conservateurs, car il y avait aussi des libéraux parmi eux, mais la sensibilité de l’électorat filloniste était majoritairement conservatrice. Depuis, ces électeurs se sont découragés, démobilisés et dispersés. Mais ce réservoir électoral n’a pas disparu. Il peut se remobiliser si une ligne politique claire, conservatrice et libérale, correspondant aux attentes de ces électeurs de droite est adoptée.

À côté de ces éléments favorables, que de difficultés prévisibles, néanmoins, pour créer un parti conservateur susceptible de compter! Il faut d’abord surmonter les préjugés de nombreux politiques de droite qui, intoxiqués par la rhétorique progressiste, assimilent le conservatisme à l’immobilisme, à la réaction, au traditionalisme ou à la contre-révolution. Tout enseignant sait que, face aux incompréhensions des élèves, la bonne pédagogie repose sur la répétition. Donc, répétons-le: les conservateurs ne prônent pas l’immobilisme, tout au contraire, car ils sont favorables aux réformes. Historiquement, l’action des grands politiques conservateurs comme André Tardieu et Georges Pompidou l’atteste. Le programme conservateur tient en trois verbes: hériter, enrichir, transmettre. Les conservateurs se reconnaissent ouvertement comme des héritiers. De quoi? D’une tradition sociale, intellectuelle, économique, philosophique, spirituelle et culturelle. Cet héritage, les conservateurs veulent l’enrichir et non le laisser végéter ou dépérir. C’est pourquoi ils sont favorables aux ajustements nécessaires. Et, surtout, les conservateurs veulent transmettre aux générations futures les patrimoines de tous ordres qu’ils ont reçus, y compris d’ailleurs le patrimoine écologique. Ce programme est parfaitement décent et pertinent. Il faut en persuader les hommes politiques dits de droite.

Un des meilleurs premiers ministres de la Monarchie de Juillet, Casimir Perier, avait fort bien résumé un autre axe majeur de la politique conservatrice dans un discours à la Chambre des députés en 1832: «À l’intérieur l’ordre, sans sacrifice pour la liberté. À l’extérieur la paix, sans qu’il en coûte à l’honneur.» Pour un conservateur, les préoccupations d’ordre et d’autorité viennent en premier parce qu’elles sont la condition essentielle d’une vie en société dans l’amitié civile et la paix. Ce primat de l’autorité bien comprise, par exemple dans le domaine de l’immigration, les penseurs et les électeurs conservateurs doivent là encore en faire la pédagogie auprès d’hommes politiques de droite dont l’orientation fait parfois penser à ces panneaux indicateurs qu’on voit à la sortie des villes: «Toutes directions».

Mais le principal obstacle à l’émergence d’un parti conservateur étoffé et solide vient des conservateurs eux-mêmes. À force d’être cantonnés dans un rôle politique marginal, certains conservateurs de nuance traditionaliste ont développé un esprit parfois étroit qui peut les vouer à une opposition sans nuance. C’est le «syndrome de l’Action française», ce parti politique (fondé par Charles Maurras) ultraroyaliste et autoritaire, influent dans l’entre-deux-guerres et qui a égaré dans des voies sans issue une partie de l’électorat conservateur, quelle que soit, par ailleurs, la valeur de certains intellectuels de cette famille de pensée, comme Jacques Bainville. Dans l’arène politique, la posture à la fois défensive et agressive de l’Action française a voué une telle force à une opposition stérile.

Un mouvement politique majeur et mature se caractérise par sa capacité à hiérarchiser ses priorités. Dans la France de 2018, il n’est pas certain, par exemple, qu’il soit judicieux d’ériger l’opposition frontale à la PMA pour les couples homosexuels et à la GPA, si légitime soit-elle, en priorité politique absolue. Il serait plus efficace de raisonner de façon politique en insistant sur la défense des droits naturels et en particulier du droit de tout enfant à connaître son père et sa filiation. C’est seulement s’il y a un accord global sur le projet politique d’une société conservatrice que des aspects éthiques comme l’encadrement rigoureux ou l’interdiction de la PMA et de la GPA seront compris et acceptés.

La politique consiste aussi à faire des compromis tout en gardant un cap doctrinal clair. Des compromis avec les libéraux – par exemple dans le domaine économique -, il faudra en faire, car un parti conservateur ne peut pas avoir vocation à avoir raison tout seul, dans son coin, avec 1 % des voix. Tout sera possible aux conservateurs s’ils se montrent capables de cerner l’essentiel et de faire des compromis sur l’accessoire.

* Ancien élève de l’ENA, maître de conférences à Sciences Po, où il enseigne l’économie des grandes questions démocratiques, Jean-Philippe Vincent a publié, parmi plusieurs ouvrages remarqués, «Qu’est-ce que le conservatisme? Histoire intellectuelle d’une idée politique» (Les Belles Lettres, 2016).

 

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